Youtube un miroir social ?

Pourquoi poster des vidéos sur Youtube ? Que dire dans des Vlogs ? S’agit-il de se mettre en scène ? Autant de questions que se sont posées Michael Wesch, professeur d’anthropologie à l’université du Kansas et ses étudiants. Respectant les méthodes d’études anthropologiques, ils étudient le phénomène Youtube, notamment des Vlogs, qui constituent près de 10% des vidéos postées sur Youtube, à partir d’une observation participante. Chaque étudiant, ainsi que le professeur, poste des vidéos sur leur compte Youtube.

 

PREMIÈRE GRANDE INTERROGATION : QUE DIRE ?

Il est dur de parler à tout le monde en ne voyant personne à part le bout de sa webcam. En effet le schéma de communication définit par les théoriciens tels que Mac Luhan est inadapté aux Vlogs puisque l’émetteur ne connaît pas le récepteur et ne peut pas adapter son discours à son interlocuteur ni au contexte. Ce qui crée ce que Wesch appelle un « context collapse », un effondrement des contextes.

Dans cette continuité, Wesch met en lumière le paradoxe des Vlogs : ceux-ci sont tournés dans la plus grande intimité, généralement dans la chambre à coucher, où le Vlogeur peut maîtriser le moindre détail pour être le plus à l’aise possible dans son soliloque. Cet espace au cœur de l’intimité du Vlogeur accentue l’aspect confessionnal. Pourtant, les vidéos sont postées sur Internet, dans une sphère publique où rien ne peut être maîtrisé, ni le récepteur, ni les conditions de réceptions (lieu, heure, état psychologique, etc.).

 

LA QUESTION DE L’AUTHENTICITE

Il y a de multiples façons de se présenter et de maîtriser la représentation de soi : angle de la caméra, habits, environnement, etc. Ce qui soulève la question de l’authenticité et de la sincérité du Vlog.
Wesch et ses étudiants prennent l’exemple de lonelygirl15, une jeune fille qui tenait un Vlog très suivi qui fut suspecté par la communauté d’être une actrice et de suivre un scénario à des fins commerciales, ce qui fut avérer après quelques semaines. L’affaire Lonelygirl15 pousse Wesch et ses étudiants à s’interroger sur la sincérité et l’exigence de sincérité du Vlog. Le Vlogeur joue la spontanéité. Pourtant il maîtrise les détails apparaissant à l’image (habit, posters au mur, angle de la caméra, etc.). Il maîtrise aussi son image, puisqu’il est fréquent qu’il regarde l’enregistrement en direct ou en tout cas avant de la mettre en ligne. C’est les récepteurs qui, comme dans toute relation de confiance, exigent de la sincérité de la part du Vlogeur. L’enjeu pour le Vlogeur est donc de paraître crédible.

Wesch, dans la suite de Mead, distingue le « je » du « moi », constitutifs de l’individualité. Pour lui, le «moi» représente toutes les attitudes et les jugements intériorisées au fur et à mesure de la socialisation, alors que le « je » est l’agent qui réagit selon ces jugements. Le Vlog permet une introspection et accentue cette duplicité entre le « moi » et le « je ». En effet, avant de mettre la vidéo en ligne, « moi » juge les images et discours produits par « je ». Le Vlog a une fonction de miroir : le Vlogeur se parle et se juge en même temps. Par ailleurs, le Vlog permet de laisser des traces de soi présent pour le futur soi. Le Vlog devient donc une archive des états psychologiques mouvants du Vlogeur. Wesch a avancé que la plupart des Vlogeur traversent une crise existentielle, une mise en question de soi, qu’ils expriment pour eux-mêmes mais également pour que leurs interrogations soient vues et perçues. Le Vlog : un moyen d’expression et un appel à l’écoute?

 

DE NOUVELLES RELATIONS SOCIALES ?

Pour Wesch, contrairement à l’affirmation de Mac Luhan “the medium is the message”, le media n’est plus le contenu. Il n’est pas non plus seulement un outil de communication. Mais il permet d’être l’intermédiaire par lequel passe les relations humaines. Ainsi, pour lui lorsque les médias changent, les relations humaines changent. Avec le développement d’Internet on passe de connexions locales, dépendantes du lieu de vie, à des connexions liées aux personnes, leurs goûts et intérêts.
Cependant, la communauté Youtube (ou plutôt les communautés Youtube) n’est pas si différente des autres réseaux sociaux. Les membres interagissent entre eux par commentaires ou vidéos interposés. Une évaluation sociale est établie via la comptabilisation du nombre de vues, le jugement manichéen de la vidéo (j’aime/j’aime pas) et le nombre d’abonnés à la chaîne. Ainsi, une hiérarchie se crée parmi la communauté entre les Vlogeurs actifs et appréciés qui deviennent influents et les autres.

Youtube, loin d’être uniquement une plateforme vidéo, s’organise comme un réseau social, dont les membres recherchent la reconnaissance des pairs et la gratification sociale.

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