Penser la critique des médias dominants à l’heure d’Internet

« Les Médiactivistes » (2010)
Dominique Cardon et Fabien Granjon

Les sociologues Dominique Cardon et Fabien Granjon titrent leur ouvrage co-écrit : «Médiactivistes » (2010), néologisme qu’ils utilisent pour aborder la question de la critique des médias dominants et des solutions qui se mettent en place pour proposer une alternative.
La production d’information est en effet à l’origine de tensions, car elle implique de nombreux enjeux de pouvoir et d’imposition d’une certaine vision du monde. L’étude des médias modernes est donc à penser en corrélation avec celle des critiques qui les ont toujours accompagnés.

Cette étude se fait à l’aune de trois évolutions majeures :
– Celle des espaces journalistiques traditionnels.
– Le grand mouvement d’individualisation de nos sociétés occidentales.
– L’évolution des technologies.

Retour sur la critique des médias dominants

Cardon et Granjon s’attèlent dans un premiers temps à retracer les différentes périodes et acteurs de la critique des médias dominants. Deux types de critiques s’y dessinent.
La critique contre-hégémonique : soit la dénonciation de la domination presque propagandiste de ces médias. Elle est alors à l’origine d’initiatives ayant pour but de représenter un contre-pouvoir.
La critique expressive : qui a pour objectif d’élargir le droit d’expression, de mettre en place des logiques d’autodidaxie et de réappropriation. La production y est plutôt perçue comme instrument d’émancipation. Leur volonté repose plus sur l’expression de subjectivités que sur un devoir de vérité.

Les deux sociologues reviennent alors sur différents types de critiques et d’alternatives aux médias dominants.
Ils abordent notamment la question des médias révolutionnaires marxistes des années 60-70. Ils étaient utilisés par les partis pour relayer les théories marxistes et les faire comprendre aux populations populaires, mais aussi comme levier d’organisation pour le parti. Le cinéma militant ouvrier dans la même période était plus dans une logique expressiviste : leur but était de refléter la réalité sociologique donnait la caméra aux ouvriers.

A la fin des années 70, la critique s’étend à l’international et se fond dans les critiques de la mondialisation. Des initiatives politiques se mettent alors en place. Le rapport Mc Bride (1996) notamment, qui souhaitait lutter contre la domination occidentale et instaurer une meilleure collaboration entre les pays du Sud en créant des agences de presse communes. Ou encore les initiatives de médias communautaires qui organisent la résistance à partir de leur quotidien à un niveau local dans la volonté de rapprocher émetteur et récepteur et d’avoir une approche transparente du média.

Les médiactivistes à l’heure d’Internet

Internet a rapidement soulevé des espoirs pour les médiactivistes : celui d’un élargissement du cercle des producteurs, l’avènement d’une production active, l’allègement des contraintes éditoriales ou encore la communication ‘many to many’.
Les « cyberactivistes » sont très divers : les « watchdogs », surveillants les médias dominants qui mélangent la critique interne du journalisme et la critique externe de la domination médiatique, le video-activisme pour qui l’engagement informationnel est vu comme une forme d’action publique ou encore le logiciel libre, qui se pense comme un contre-modèle de société.
On remarque néanmoins un phénomène général de politisation de la technique : passer sur Internet n’est pas un simple changement de support mais plutôt une redéfinition de leur engagement.
Internet est en effet imprégné d’une culture de coopération et de réciprocité gratuite que lui ont insufflée ses créateurs.

Outre sa diversité, les auteurs mettent l’action sur l’absence de structures organisationnelles bien définies. Il s’agit plutôt de la valorisation des subjectivités et de la prise de parole polyphonique. L’engagement informationnel ne se fait pas en fonction d’appartenances sociales ou géographique. Les auteurs se réfèrent alors à la notion de « multitudes » où les individus sont pensés comme des « singularités non représentables ». Internet est un support on valorise plus les différences qu’on ne recherche des références communes. Si les communautés sont très présentes sur Internet, elles sont radicalement différentes que les communautés offline. Elles ne se forment pas car les membres partagent les mêmes valeurs mais elles commencent par des interactions qui laissent progressivement apparaitre des identités. Il est donc possible sur Internet de créer du commun à partir d’individualités mais l’engagement est plus ponctuel.
Concernant la production d’informations, les auteurs décrivent la posture plus active des internautes qui brouille les statuts de producteurs d’information et instaurent une nouvelle interdépendance entre les professionnels et les internautes. La même hybridation s’opère au niveau des contenus qui déformalisent le débat public traditionnel par l’humour, la parodie et la réappropriation.

 

En conclusion, les auteurs reviennent sur le détachement des médiactivismes vis-à-vis des mouvements sociaux. Mais ils tiennent à nuancer certaines théories sur le cyberactivisme qui affirment notamment qu’Internet signe la fin des médias alternatifs, les individus étant devenus eux-mêmes médias. Pour eux cette valorisation de l’individu peut devenir un nouveau « prêt à penser ». Imaginer qu’Internet en redonnant la parole aux individus, mettrait par ce simple fait à distance l’information médiatique, est erroné. Il existe encore un grand nombre de rapports de force sociaux, économiques, cutlurels et politiques. Il faut les connaitre et ne pas se limiter aux potentialités techniques.

Internet a néanmoins ouvert de nouveaux espaces de production en autorisant un prise de parole tour à tour informative, critique, personnelle ou collective.

Tweet about this on TwitterShare on LinkedInShare on FacebookShare on Google+Email this to someone

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *